Aimer, approches (blog)

20-9-2006

L’empereur byzantin et l’Islam

Catégorie: Approfondissement — Ph.L @ 14:27 Modifier

Alors que la controverse née du discours du Pape à Ratisbonne est encore dans les esprits, je suis heureux de pouvoir reproduire ici un texte de Marie-Hélène Congourdeau à ce sujet:

Mise au point historique à propos de Manuel II Paléologue

Dans son discours à l’Université de Ratisbonne, Benoît XVI a cité un passage du Dialogue de l’empereur byzantin Manuel II Paléologue avec un musulman, passage qui s’est retrouvé au centre d’une polémique. Le pape ayant précisé qu’il ne reprenait pas à son compte les propos qu’il citait, tout le monde s’accorde maintenant à rejeter sur “ce texte d’un autre âge”, “ce texte du Moyen Age”, la responsabilité du malentendu. En fin de compte, c’est Manuel II qui apparaît comme le “vilain” de l’histoire.

Je m’étonne que dans une controverse qui met en scène un empereur byzantin, personne n’ait demandé l’avis de byzantinistes.
Il se trouve que je connais bien Manuel II et que j’ai étudié de près le texte en question.
C’est pourquoi j’estime nécessaire d’apporter quelques précisions, car on dit aujourd’hui, dans les media, tout et n’importe quoi à propos de ce texte, et à propos de Manuel II (jusqu’à l’accuser d’avoir l’habitude de crever les yeux de ses prisonniers - propos entendu sur France Culture - alors que sept siècles séparent notre Manuel II de Basile II qui avait fait crever les yeux de ses prisonniers bulgares).

Contexte de la citation

La phrase controversée (”Montre-moi que Mahomet ait rien institué de neuf: tu ne trouverais rien que de mauvais et d’inhumain, tel ce qu’il statue en décrétant de faire progresser par l’épée la croyance qu’il prêchait”) est extraite du 7e livre d’un Dialogue qui en compte 26.

Ce 7e livre a été édité en 1966 par Théodore Khoury dans les Sources Chrétiennes (n° 115), et c’est, semble-t-il, de cette édition qu’est tirée la citation, puisque Benoît XVI mentionne Khoury.

L’ensemble du texte grec a été par la suite l’objet d’une édition critique par Erich Trapp dans les Wiener Byzantinische Studien, en 1966. Une réédition révisée est en cours, par les soins de Karl Förstel, dans le Corpus islamo-christianum, series graeca. Sont déjà parus les volumes 4/1 (1993) qui comporte les livres 1 à 9, et 4/2 (1995) qui comporte les livres 10 à 17.

Une traduction en allemand, par Raimund Senoner, des livres 1, 2, 5, 6 et 7 est parue en 2003 à Vienne.

Contexte historique de la discussion

En application d’un accord passé entre son père, l’empereur Jean V, et le sultan Bayezid qui lui avait accordé son aide contre la rébellion d’un de ses petits-fils, Manuel II, devenu empereur, doit servir comme vassal dans l’armée de Bayezid. Au cours d’une campagne en Asie Mineure contre les Mongols (1391), il soutient une discussion, aussi serrée que pacifique, avec un ulema d’Ankara (auquel il donne le titre de “müderris”), chez lequel il loge. Quelques années plus tard, alors que Bayezid assiège Constantinople, il met par écrit cette discussion. Le titre en est : Dialogue de l’empereur Manuel II avec un Perse. Le mot “Perse” dans la langue byzantine de l’époque désigne un Turc (en référence, selon la mode des lettrés byzantins, à l’antique conflit entre les Grecs et l’empire perse).

Contrairement aux nombreux traités de polémique anti-musulmane qu’on trouve aussi bien dans la chrétienté occidentale que dans l’empire byzantin, ce texte est la transcription d’une discussion qui eut réellement lieu. Manuel présente son interlocuteur musulman sous un jour favorable, comme un hôte aussi respectueux que curieux de connaître la religion de son hôte. Les discussions sont à la fois cordiales et franches, aucun des deux n’hésitant à exposer ce qu’il reproche à la religion de l’autre. Les relations entre les deux hommes n’en sont aucunement affectées. Il s’agit de l’un des premiers dialogues inter-religieux où chacun expose sa vérité et cherche le dialogue sans rien renier de ce qu’il croit.

Th. Khoury, l’éditeur de la 7e “Controverse” dans les SC, précise dans son introduction: “Les excès de langage, relativement rares, que l’on peut lire encore dans le texte, proviennent en majeure partie des libertés que Manuel s’est permises lors de la rédaction définitive.” (p. 20) Le fait que Bayezid soit en train d’assiéger Constantinople au moment où Manuel rédige ces Dialogues peut expliquer le durcissement de certains de ses termes.

Retour à la citation: violence et foi

Benoît XVI cite un passage de la 7e controverse, qui a trait au djihad. C’est un thème classique de la polémique entre les Byzantins et les musulmans. Il est présent dès les premiers siècles de la conquête arabe.
Ce thème a pris de l’importance après les croisades. A l’époque où écrit Manuel II, lorsque les Byzantins combattent l’idée de guerre sainte, ils ont en ligne de mire à la fois le djihad musulman et la croisade occidentale. C’est un aspect de la mentalité byzantine, surtout à la fin de l’empire, qu’il ne faut pas perdre de vue. En attaquant l’islam sur ce point, un Byzantin a toujours en mémoire le traumatisme de la 4ème croisade, et l’ensemble de ces expéditions où l’on a vu des soldats chrétiens porter la croix sur leurs vêtements et manier l’épée au nom du Christ.

On voit que cette citation, remise dans son contexte, prend un sens très différent de celui que lui donnent les médias.

Ceux qui voudraient approfondir la question peuvent lire l’étude suivante de Stephen Reinert, le meilleur spécialiste actuel de Manuel II:
S. Reinert, “Manuel II Palaeologos and his müderris”, dans The Twilight of Byzantium : aspects of cultural and religious history in the late Byzantine empire, ed. Slobodan Curcic et Doula Mouriki, Princeton, 1991.

Marie-Hélène Congourdeau
CNRS, Paris
http://www.migne.fr/
http://www.cfeb.org/curiculum/mb_congourdeau.pdf

 

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